Voyager en toute sécurité grâce à nos plus belles histoires

Je ne crois pas en Dieu. J’ai la certitude que la providence est un meilleur seigneur. C’est d’ailleurs elle qui a mis M. Mutula sur mon chemin.
Alors que je végétais sur le campus après mon doctorat en littérature négro-africaine, c’est M. Mutula qui m’a donné ma chance en facilitant mon recrutement comme enseignant assistant. Mon premier poste a été Batouri, l’annexe de l’université de Bertoua, dans la région de l’Est : c’était loin certes, mais c’était aussi malheureusement le seul poste disponible.
«Tu vas rester là-bas pour un temps et ensuite je vais te ramener à Yaoundé», m’avait promis M. Mutula.
J’ai passé trois longues années en poste à Batouri. J’avais même cru que mon bienfaiteur m’avait oublié. Mais visiblement, la providence en a jugé autrement. Un matin, alors que j’entretenais des étudiants du cycle licence, mon téléphone sonna. Par principe, je déteste répondre à un appel pendant un cours, sauf qu’il s’agissait là de M. Mutula.
Il voulait que je saute dans le premier car pour Yaoundé : un important rendez-vous le lendemain matin. Il avait même ajouté : un rendez-vous qui va changer le cours de ta jeune carrière. Merci la providence, avais-je scandé avec la voix de mon cœur.
Je prendrais la navette de nuit pour être à Yaoundé dès les premières lueurs du matin, avais-je résolu. J’avais ensuite dîné chez Mama Samsam, comme tous les soirs. Une vieille dame sympathique, qui avait pris sa retraite après de nombreuses années passées à servir l’État. À Batouri, la ville de naissance de son défunt mari, elle s’occupait en tenant une gargote qui accueillait le gotha de la ville. Au moment de partir, elle m’avait regardé droit dans les yeux : toi, tu t’apprêtes à vivre quelque chose d’exceptionnel. J’avais souri : peut-être qu’elle voyait déjà mon transfert vers Yaoundé ou même Douala. Et puis, depuis quand Mama Samsam pouvait lire dans la vie de ses clients ?
Le car quitta Batouri dans la pénombre du soir. Je m’étais très vite endormi. Peut-être à cause de la fatigue ou alors à cause de cette forte émotion de revoir M. Mutula pour discuter de ma carrière.
Combien de temps j’avais dormi ? Je ne sais pas. Tout ce dont je me souviens, c’est du bruit d’acier froissé qui m’avait réveillé. Le car avait violemment basculé d’un côté et tous les passagers avec. On entendait des cris de panique et d’orfraie. Certains appelaient Dieu et son Fils Jésus-Christ au secours.
Quand le car était enfin immobilisé, j’étais vautré sur la poitrine d’une femme à la forte envergure ; elle me dégagea d’une main ferme avec pour seule intention de sortir du car. Beaucoup d’autres passagers l’imitèrent tout de suite. Et une minute après, nous n’étions plus que deux dans l’habitacle du véhicule accidenté, voire trois, je ne me souviens plus vraiment.
Rendez-vous manqué
Pas de chance. Notre car venait de se faire percuter par un bus plus lourd. L’accident n’avait pas fait de blessés graves, mais nous avait obligés à stationner à cet endroit désert jusqu’au matin. J’avais beau implorer la providence. Mais rien n’y faisait. Le sort semblait s’acharner sur moi. J’allais rater le rendez-vous de ma vie. Pauvre de moi.
Le jour nous trouva à cet endroit. Ce n’est qu’aux alentours de 10h du matin qu’un car vint nous secourir. Nous avons regagné Yaoundé dans la soirée. J’avais finalement manqué mon rendez-vous, mais j’avais toujours espoir que rien n’était perdu. J’allais appeler M. Mutula pour tout lui expliquer en lui faisant remarquer que je venais d’échapper à la mort. Cette raison valait bien une session de rattrapage.
Le téléphone sonna longtemps. Finalement, une voix de femme s’était fait entendre de l’autre côté du fil : Mutula est mort ce matin. Un camion-citerne a violemment percuté son véhicule. Ensuite, elle raccrocha. J’étais déboussolé, sans voix. Cette fois, la providence m’avait vraiment fait défaut.
Le lendemain, j’avais retrouvé d’anciens camarades de la faculté dans un bistrot près du campus de Yaoundé. On parlait de M. Mutula et je ne pus m’empêcher de leur raconter le coup de fil et le rendez-vous manqué de la veille. George, qu’on avait toujours trouvé très malin me regarda oblique : alors c’est avec toi qu’il devait être dans cette voiture au moment de l’accident ? J’avais répondu certainement si j’étais arrivé à l’heure. George poursuivit après avoir bu une gorgée : c’est donc toi qui étais l’agneau du sacrifice ? Interloqué j’avais répondu : comment ça l’agneau du sacrifice ? Cette fois George sourit malignement : c’est toi qui devais mourir dans cet accident, sauf que Dieu a retardé ton car. Sans commentaire.
Je retournai à Batouri. Le dimanche qui avait suivi mon retour, je me suis rendu au culte, comme dans mon enfance quand ma mère nous traînait, mes frères et moi, de force. Il me fallait remercier Dieu. Et la providence alors ? Elle saura sans doute reconnaître la grandeur du Seigneur elle-aussi.
Mardi 23 Septembre 2025
Vol AT-001 Fiction
Destination : Yaoundé




