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La mort programmée du livre au Cameroun

Le décret n° 2026/00644/PM a été signé le 25 mars 2026. La plupart des éditeurs camerounais l’ont appris plusieurs semaines plus tard, par hasard. Dans une filière sans chaîne de distribution structurée, sans codes ISBN disponibles depuis plus d’un an, ce texte qui prétend organiser le métier d’éditeur risque surtout d’en fermer définitivement les portes.

Il aura fallu attendre plusieurs semaines pour que les acteurs de la filière du livre au Cameroun apprennent l’existence d’un texte qui engage pourtant leur avenir. Le décret n° 2026/00644/PM, signé le 25 mars 2026 par le Premier Ministre Joseph Dion Ngute, fixant les conditions d’obtention de l’agrément et les modalités d’exercice du métier d’éditeur de livre et de manuel scolaire, est passé quasi inaperçu. Pas de conférence de presse. Pas de concertation publique. Pas de communication officielle à destination des premiers concernés. Un texte de loi tombé du ciel — ou plutôt de Yaoundé — sans que les éditeurs, auteurs, libraires et autres professionnels du livre n’aient été associés à sa conception.

Ce silence institutionnel n’est pas anodin. Il dit quelque chose de la place que l’État camerounais accorde, en pratique, à l’industrie du livre : une place de figuration.

Une filière à l’agonie

Pour comprendre ce que ce décret signifie vraiment, il faut d’abord regarder en face l’état réel de la chaîne du livre au Cameroun. Cette chaîne, qui va de l’auteur à l’imprimeur, de l’éditeur au distributeur, du libraire au lecteur — est, pour l’essentiel, inexistante ou si peu structurée qu’elle ne mérite pas encore ce nom.

Il n’existe pas de réseau de librairies indépendantes digne de ce nom dans les grandes villes. La distribution est artisanale, aléatoire, dépendante de réseaux informels. L’impression locale reste coûteuse et de qualité inégale. Quant aux auteurs camerounais, la majorité d’entre eux publient à compte d’auteur, faute de maisons d’édition capables de les accompagner professionnellement et financièrement.

Le Cameroun a connu, dans les décennies passées, quelques maisons d’édition qui ont marqué l’histoire littéraire africaine. Des noms, des collections, des auteurs qui ont rayonné bien au-delà des frontières nationales. Mais cette époque semble révolue. Ce qui reste aujourd’hui, c’est une filière survivante, fragile, largement maintenue à bout de bras par quelques acteurs passionnés que ni l’État ni le marché ne soutiennent vraiment.

L’ISBN introuvable

Parmi les symptômes les plus concrets de cet effondrement silencieux, il y en a un qui résume tout : depuis plus d’un an, il est pratiquement impossible d’obtenir un numéro ISBN au Cameroun.

L’ISBN — International Standard Book Number, est le numéro d’identification unique attribué à chaque ouvrage publié. C’est la carte d’identité du livre. Sans lui, un ouvrage n’existe pas dans les circuits commerciaux et bibliographiques internationaux. Il ne peut pas être référencé, distribué, exporté, ni même recensé dans les bibliothèques nationales selon les standards internationaux.

Or, les services compétents de l’État camerounais chargés de délivrer ces codes sont, depuis des mois, à l’arrêt ou dans une paralysie de fait. Les éditeurs qui tentent d’obtenir leurs codes ISBN se heurtent à des procédures opaques, des délais interminables, des réponses qui ne viennent pas. Certains publient désormais sans ISBN, condamnant leurs ouvrages à une invisibilité internationale quasi totale.

Et c’est précisément ce même État, incapable d’assurer cette fonction élémentaire, qui, avec ce décret, exige des éditeurs qu’ils présentent une quittance attestant le paiement des frais d’acquisition de codes ISBN. Une condition d’agrément adossée à un service que l’État lui-même ne rend plus.

Un décret qui tue ce qu’il prétend réguler

Lire attentivement le décret du 25 mars 2026, c’est mesurer l’écart vertigineux entre les ambitions du texte et la réalité du terrain.Pour obtenir l’agrément d’éditeur de livre, une maison d’édition devra notamment s’acquitter de 300 000 francs CFA de frais de dossier, disposer d’au moins deux spécialistes des métiers de l’édition sous contrat, présenter un casier judiciaire, des attestations fiscales, des justificatifs d’immatriculation à la CNPS. Des exigences qui, dans un contexte économique sain et une filière structurée, pourraient sembler raisonnables.

Mais pour devenir éditeur de manuels scolaires — le marché le plus lucratif, celui sur lequel repose en réalité la survie économique de nombreuses maisons d’édition camerounaises, les conditions deviennent proprement rédhibitoires. Il faut d’abord avoir l’agrément d’éditeur de livre, disposer d’au moins trois titres au catalogue, puis déposer une caution allant de 10 à 30 millions de FCFA selon le cycle scolaire visé, plus 1 000 000 FCFA de frais de dossier.

Pour des structures éditoriales qui fonctionnent souvent avec des budgets de survie, ces montants sont inaccessibles. Le décret ne régule pas une industrie : il en interdit l’accès au plus grand nombre, au profit de quelques acteurs déjà capitalisés — ou d’opérateurs étrangers capables, eux, de mobiliser ces sommes.

Une loi pour qui ?

La question qui s’impose, au fond, est simple : ce décret a-t-il été conçu pour développer la filière du livre au Cameroun, ou pour la contrôler — voire la contenir ?

Car réguler suppose qu’il y ait quelque chose à réguler. Exiger des agréments, des cautions, des dossiers complexes dans une filière qui peine à survivre, sans politique d’accompagnement, sans fonds de soutien à l’édition, sans mécanismes de crédit adaptés, sans résolution préalable du problème des ISBN, sans concertation avec les professionnels — c’est poser des obstacles à l’entrée d’une course dont on a au préalable sabré les jambes des coureurs.

Le livre camerounais n’est pas mort. Mais avec un décret pareil, appliqué dans un désert de politique culturelle, il est en bonne voie de l’être. Programmée, méthodiquement, sans que personne n’ait eu l’air d’y penser vraiment.

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