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Carmen Kwedi, une plume en quête de vérité humaine

De Douala à Nairobi, Carmen Kwedi construit une œuvre romanesque attentive aux liens familiaux, aux héritages invisibles et aux mécanismes qui façonnent les comportements humains. Depuis ses premiers textes écrits à l’école primaire jusqu’à Liens du sang maudit, publié en juillet 2025, l’autrice explore les fractures intimes et les conséquences des choix qui se transmettent d’une génération à l’autre. Une démarche littéraire qu’elle entend prolonger avec deux nouveaux romans, dont l’un s’intéresse à la place des femmes dans le sport et l’autre à la dépression masculine en Afrique.

De l’imaginaire de l’enfance à la vocation d’écrire

Bien avant de penser l’écriture comme un métier ou comme une œuvre à construire, Carmen Kwedi l’a d’abord rencontrée sous la forme du jeu. À l’école primaire, avant même l’âge de dix ans, elle écrit déjà. Elle ne se souvient plus précisément du moment où tout a commencé, mais garde le souvenir d’une enfance nourrie par les livres, les histoires et l’imaginaire qu’ils ouvraient.

L’écriture est alors un espace de liberté. La jeune Carmen invente de petites pièces de théâtre qu’elle propose à l’école ou à l’église. Elle écrit aussi des poèmes. Cette pratique poétique appartient désormais davantage à ses souvenirs d’écriture qu’à son activité actuelle, mais elle témoigne d’un rapport ancien à la création.

Ce qui n’était au départ qu’un jeu va progressivement prendre de l’épaisseur. Au collège puis au lycée, l’écriture devient une passion. Le passage de l’imagination spontanée à une pratique littéraire plus consciente se fait ainsi progressivement, sans rupture spectaculaire : l’enfant qui voulait donner vie à ses histoires devient une autrice qui cherche aujourd’hui à faire entrer ses lecteurs dans ses univers.

Carmen Kwedi écrit principalement des romans. Son parcours montre cependant que son rapport à la littérature s’est construit dans la diversité des formes avant de trouver dans le roman son principal terrain d’expression.

Une plume encore en construction

Lorsqu’il s’agit de définir son style, Carmen Kwedi refuse d’enfermer son écriture dans une étiquette. Sa plume, dit-elle en substance, s’est construite au fil de ses lectures, de ses découvertes et de son évolution personnelle comme écrivaine.

Cette absence de définition arrêtée est moins une hésitation qu’un indice sur sa conception de la création. Elle revendique des influences, mais ne cherche pas à les reproduire. Parmi les auteurs qui l’ont marquée figurent Agatha Christie, Leonora Miano, Mariama Bâ et George Sand. À ces références s’ajoute, plus récemment, Hemley Boum, dont elle apprécie la manière de mettre certains éléments en relief et de donner de l’épaisseur aux histoires.

George Sand occupe notamment une place particulière dans sa réflexion sur la langue. Carmen Kwedi apprécie chez elle une écriture claire, fluide et épurée. Mais l’influence littéraire ne semble jamais se réduire à une question de style.

Ce que l’autrice recherche surtout, c’est une forme d’immersion. Elle ne veut pas seulement raconter une histoire : elle veut lui « donner une âme ». Son ambition est que le lecteur puisse pénétrer son imaginaire, voir ce qu’elle voit et ressentir ce qu’elle ressent.

Cette volonté de créer une expérience de lecture constitue sans doute l’un des traits les plus révélateurs de sa démarche. Chez Carmen Kwedi, raconter ne consiste pas uniquement à organiser des événements autour de personnages. Il s’agit de construire un univers suffisamment vivant pour que le lecteur cesse, pendant quelques pages, d’être un simple observateur.

Liens du sang maudit, au cœur des héritages invisibles

Publié le 30 juillet 2025, Liens du sang maudit constitue la première œuvre mentionnée dans le questionnaire. Le roman place au centre de son intrigue les relations fraternelles et l’héritage intergénérationnel, avec une attention particulière portée à ce que l’autrice appelle l’héritage immatériel.

La question est moins celle de ce que l’on reçoit matériellement que de ce qui se transmet sans nécessairement être nommé : blessures, traumatismes, conflits, comportements, responsabilités et conséquences de décisions prises avant même que les générations suivantes aient pu les choisir.

Le roman interroge ainsi la place des enfants dans une histoire familiale dont ils n’ont pas nécessairement choisi les règles. Comment porter un héritage dont on ne veut pas ? Comment se construire lorsque les relations fraternelles sont fragilisées par les conflits et les blessures accumulées ? Et jusqu’où peut-on être tenu responsable de ce qui nous a été transmis ?

Ces interrogations donnent au livre une dimension familiale, mais aussi profondément humaine. La famille devient un espace où se rencontrent les choix individuels et leurs conséquences collectives.

La famille comme laboratoire de l’humain

Les thèmes qui traversent le travail de Carmen Kwedi prolongent cette réflexion. Trois axes se dégagent particulièrement : la responsabilité parentale, la cohésion fraternelle et le laxisme éducatif.

L’autrice s’intéresse d’abord au poids des décisions parentales. Un choix ne s’arrête pas nécessairement à celui qui le fait. Il peut produire des effets sur les enfants, puis sur les générations suivantes. Cette conception de la responsabilité inscrit ses récits dans une logique de transmission où le présent reste constamment traversé par le passé.

La fraternité constitue un autre point de tension. Lorsque les frères et sœurs demeurent unis face aux épreuves, la famille peut trouver dans cette solidarité une véritable force. Mais lorsque les querelles internes prennent le dessus, les divisions fragilisent l’ensemble du groupe familial et peuvent même créer des failles exploitables par le monde extérieur.

Le troisième axe concerne l’éducation. Carmen Kwedi questionne ces situations dans lesquelles certains parents voient leurs enfants prendre des chemins qu’ils désapprouvent, mais choisissent de ne pas intervenir ou interviennent trop tard. Le laxisme éducatif apparaît alors non comme une simple faiblesse individuelle, mais comme un mécanisme susceptible de produire des blessures durables.

À travers ces thèmes, la famille n’est donc jamais un décor. Elle devient un lieu d’observation des comportements, des responsabilités et des conséquences.

Comprendre sans excuser

Cette attention portée aux comportements humains constitue probablement le cœur de la démarche de Carmen Kwedi. L’autrice affirme vouloir comprendre « l’être humain dans toute sa complexité ».

Ses personnages sont envisagés à partir de leur histoire. Un comportement, une réaction ou un choix ne surgit pas nécessairement de nulle part. Il peut être lié à une expérience, à une blessure, à un vécu ou à une construction psychologique particulière.

Cette approche suppose une certaine nuance dans la représentation des personnages. L’autrice ne cherche pas à répartir systématiquement les rôles entre les bons et les mauvais. Elle considère plutôt que chacun est, en partie, le produit de ce qu’il a vécu, de ce qu’il a reçu et de ce qu’il choisit ensuite d’en faire.

Cette conception ne signifie pas pour autant que comprendre revient à absoudre. Carmen Kwedi prend soin de distinguer les deux démarches. Comprendre, dans son approche, consiste à aller au-delà de l’acte pour tenter d’en saisir les fondements.

La littérature devient alors un outil d’exploration de l’humain. Le roman permet de regarder autrement des comportements que l’on pourrait condamner trop rapidement, en reconstituant les trajectoires qui les ont rendus possibles.

Écrire en Afrique, entre refus et autoédition

Le parcours de Carmen Kwedi est également marqué par une réalité très concrète du métier d’auteur : l’accès à l’édition.

Elle rapporte avoir essuyé plusieurs refus auprès de maisons d’édition, au Cameroun comme ailleurs. Elle évoque également le sentiment que la popularité d’un auteur ou le potentiel commercial d’un manuscrit pouvait entrer en ligne de compte dans certaines décisions, tout en précisant qu’il s’agit de sa perception personnelle.

Face à ces difficultés, elle s’est tournée vers l’autoédition.

Or celle-ci ne représente pas, dans son expérience, une solution simple. Elle implique de prendre en charge de nombreuses étapes : relecture, correction, conception de la couverture, communication et marketing. L’investissement financier peut rapidement devenir important, tandis que l’auteur doit également trouver les professionnels capables de l’accompagner efficacement.

La difficulté ne s’arrête d’ailleurs pas à la fabrication du livre. Une fois l’ouvrage publié, encore faut-il le faire connaître. Pour une autrice qui part de zéro, estime Carmen Kwedi, la communication et le marketing exigent du temps, des moyens et de la persévérance.

Son témoignage met ainsi en lumière, à son échelle, l’une des dimensions les plus exigeantes du parcours contemporain de nombreux écrivains : écrire le livre ne constitue qu’une partie du travail. Il faut ensuite le faire corriger, fabriquer, promouvoir et parvenir à le faire rencontrer ses lecteurs.

Une championne, un rêve et les limites à repousser

Carmen Kwedi prépare actuellement deux nouveaux romans. Le premier est presque finalisé et porte un titre particulièrement évocateur : De Yabassi au Wimbledon, le parcours d’une championne.

Présenté comme un roman sportif et initiatique, le projet raconte le parcours d’une jeune fille confrontée à un environnement profondément patriarcal. À travers son itinéraire, l’autrice entend interroger les limites imposées aux femmes lorsqu’elles cherchent à réussir dans les domaines sportif et artistique en Afrique.

Le récit doit également aborder la résilience, la détermination et la confiance en soi, tout en donnant une place aux épreuves et aux vicissitudes auxquelles sont confrontées celles et ceux qui choisissent de poursuivre des rêves qui sortent des trajectoires attendues.

L’autrice espère rendre ce roman disponible d’ici la fin de l’année.

Son deuxième projet se situe sur un autre terrain, mais prolonge son intérêt pour les zones de vulnérabilité et les mécanismes psychologiques. Prévu pour 2027 ou 2028 selon l’avancée de l’écriture, il sera consacré à la dépression masculine en Afrique.

Le sujet fait actuellement l’objet de recherches de la part de l’autrice, qui cherche à en comprendre les mécanismes, les réalités sociales et les différentes manifestations. Le roman n’en est encore qu’au stade de construction de son « squelette », mais l’intention est déjà clairement formulée : mettre en lumière une souffrance encore trop souvent tue ou minimisée.

Une littérature de la transmission et de la nuance

Des premiers textes écrits dans l’enfance aux romans en préparation, Carmen Kwedi semble poursuivre une même interrogation : que faisons-nous de ce que la vie nous transmet ?

Dans Liens du sang maudit, cette question passe par la famille, les blessures et les héritages invisibles. Dans De Yabassi au Wimbledon, elle devrait prendre la forme d’un combat contre les limites imposées et d’une réflexion sur la possibilité de poursuivre ses ambitions malgré les déterminismes. Avec son projet autour de la dépression masculine, elle s’intéressera à une souffrance sociale et psychologique encore insuffisamment visible.

Ces projets ne dessinent pas une œuvre figée. Ils révèlent plutôt une autrice en construction, attentive à l’évolution de sa propre écriture et aux questions humaines qu’elle souhaite explorer.

De Douala à Nairobi, son parcours s’inscrit ainsi dans une géographie personnelle qui accompagne une recherche littéraire encore en mouvement. Son ambition, elle, paraît déjà solidement établie : faire de la fiction un espace où les comportements peuvent être interrogés, où les blessures peuvent être racontées et où les lecteurs sont invités à regarder l’être humain avec davantage de nuance.

Chez Carmen Kwedi, écrire ne consiste donc pas seulement à inventer des histoires. C’est aussi chercher ce qui se trouve derrière les actes, dans les silences, les héritages et les trajectoires qui façonnent les individus. Une manière de rappeler que, derrière chaque personnage, il y a toujours une histoire à comprendre.

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