Promotion de la littérature d’Afrique francophone.

Faut-il vraiment écrire en français ?

La question linguistique, ce vieux feu qui couve sous la cendre de la littérature africaine francophone

Soixante-dix ans après les premiers cris de la Négritude, la querelle de la langue n’a rien perdu de son intensité. De Cheikh Anta Diop à Boubacar Boris Diop, de Kourouma à Mohamed Mbougar Sarr, écrivains et penseurs continuent de s’interroger : peut-on dire l’Afrique avec les mots de l’ancien colonisateur ? Et si oui, à quel prix ?

Yaoundé, Dakar, Abidjan, Paris. Dans les cafés littéraires comme dans les salles de classe, une même question revient, lancinante, depuis des décennies. Lorsqu’un écrivain africain prend la plume en français, à qui parle-t-il vraiment ? À son voisin de quartier qui ne lit ni Senghor ni Sarr ? Aux jurés du Goncourt ? À une diaspora installée entre deux mondes ? Ou à lui-même, pour exorciser une histoire qui n’en finit pas de s’écrire ?

La réponse, on s’en doute, ne tient pas en une phrase. Elle traverse les générations, divise les écoles, et anime aujourd’hui une nouvelle vague d’auteurs qui refusent de trancher entre fidélité à la langue maternelle et conquête du grand public francophone.

Un héritage encombrant

Tout commence, comme souvent, par une violence. Le français, en Afrique, n’a pas été choisi : il a été imposé. Langue de l’école coloniale, de l’administration, de la promotion sociale, il s’est installé dans les têtes avant de s’installer sur les pages. Les pionniers de la Négritude — Senghor, Césaire, Damas — ont fait de cette langue imposée l’outil même de leur révolte. Paradoxe fondateur : on combattait la colonisation avec les armes du colon.

L’écrivain algérien Kateb Yacine parlait du français comme d’un butin de guerre. Une formule qui a fait fortune et qui résume une posture : prendre la langue de l’autre, la retourner contre lui, en faire un instrument de libération.

Mais cette stratégie a ses détracteurs. Dès les années 1950, Cheikh Anta Diop plaidait pour une renaissance des langues africaines comme condition d’une véritable souveraineté intellectuelle. Trente ans plus tard, le Kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o lançait un pavé dans la mare avec Decolonising the Mind (1986), annonçant qu’il n’écrirait plus qu’en kikuyu. L’onde de choc atteignit aussitôt les francophones.

Le français « tropicalisé » : une voie médiane

Entre ces deux pôles, une troisième voie s’est imposée : celle d’un français malmené, plié, tordu jusqu’à épouser les rythmes africains. L’Ivoirien Ahmadou Kourouma en fut le maître. Dans Les Soleils des indépendances (1968), il fait éclater la syntaxe française sous la pression du malinké. Sony Labou Tansi, le Congolais flamboyant, invente un français qui transpire l’oralité bantoue. Henri Lopes, Tierno Monénembo, Calixthe Beyala : tous ont contribué à créer cette langue hybride, métissée, qui appartient désormais en propre à la littérature africaine.

« La langue n’appartient à personne. Elle se conquiert par l’écriture. »

C’est en substance ce que défend aujourd’hui Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021. Pour lui comme pour beaucoup d’écrivains de sa génération, la querelle est mal posée : ce n’est pas le français qui colonise, c’est l’usage qu’on en fait.

Boris Diop et le pari du wolof

Pourtant, certains ont franchi le pas. Le plus emblématique est sans doute le Sénégalais Boubacar Boris Diop. Après avoir publié en français des œuvres majeures comme Murambi, le livre des ossements (2000), il a opéré un virage radical avec Doomi Golo (2003), roman écrit directement en wolof — qu’il a ensuite lui-même traduit en français.

Son argument est imparable : à quoi sert d’écrire pour les Africains si ceux-ci ne peuvent vous lire dans leur langue ? Combien de Sénégalais lisent couramment le français littéraire ? Et surtout, quelle responsabilité incombe à l’écrivain envers les langues nationales menacées par l’hégémonie des langues coloniales ?

Derrière cette position se profile un enjeu vital : celui de la transmission. Une langue qui ne s’écrit pas finit par mourir. Une littérature qui ne s’enracine pas dans sa terre devient un produit d’exportation.

Les obstacles concrets

Reste que le passage à l’acte se heurte à des réalités économiques implacables. Qui publie en wolof, en bambara, en fang, en lingala ? Combien de lecteurs alphabétisés dans ces langues ? Quelles maisons d’édition, quels circuits de distribution, quelles écoles pour former les futurs lecteurs ?

Des éditeurs africains tentent l’aventure. Au Sénégal, Jimsaan publie aussi bien en français qu’en wolof. Au Togo, Graines de Pensées explore des chemins similaires. Au Cameroun, plusieurs initiatives portent l’ambition d’une édition véritablement enracinée. Mais le marché reste fragile, et les auteurs qui font ce choix acceptent, de fait, de réduire considérablement leur audience immédiate.

La nouvelle génération : pragmatique et plurielle

Que pense la génération qui émerge aujourd’hui ? Elle semble avoir dépassé l’opposition binaire. Beata Umubyeyi Mairesse écrit en français mais glisse du kinyarwanda dans ses pages. Max Lobe joue entre français, anglais et bassa. Felwine Sarr théorise une Afrotopia où les langues africaines retrouveraient leur dignité sans pour autant exclure le français.

Le numérique change aussi la donne. Slam, podcasts, vidéos sur les réseaux sociaux : autant de nouveaux espaces où les langues africaines reprennent vie, parfois en dehors des circuits traditionnels du livre.

Déplacer la question

Peut-être faut-il, finalement, déplacer le débat. La vraie question n’est plus faut-il écrire en français ? mais comment écrire le monde africain ? La langue n’est qu’un outil, certes politique, certes chargé d’histoire, mais un outil tout de même. Ce qui compte, in fine, c’est ce que les écrivains lui font dire, les imaginaires qu’ils déploient, les vérités qu’ils osent.

Le wolof de Boris Diop, le malinké caché derrière le français de Kourouma, l’oralité bantoue de Sony Labou Tansi : tous ces gestes littéraires racontent une même histoire. Celle d’un continent qui, langue après langue, ligne après ligne, écrit enfin sa propre version du monde.

À lire pour aller plus loin :

  • Boubacar Boris Diop, Doomi Golo (Papyrus / Philippe Rey)
  • Ngũgĩ wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit (La Fabrique)
  • Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances (Seuil)
  • Felwine Sarr, Afrotopia (Philippe Rey)
  • Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes (Philippe Rey / Jimsaan)

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